Le sens de l’Histoire, aussi bien en terme « objectif » -son résultat- qu’en terme « subjectif » -ses moyens- est probablement au coeur et à la racine de toute société humaine puisqu’elle se fonde tout d’abord sur une mythologie qui tente d’en esquisser les traits. À cette réponse religieuse s’y sont ajoutées, sinon en même temps au moins peu après, des contributions de philosophes, de politiques et enfin d’historiens.
Si c’est effectivement dans cet ordre que ces avis sont arrivés ou plutôt sont acceptés, il ne faut pas y chercher un quelconque paradoxe: la raison, sur laquelle se base la science, apporte plus de questions que de réponses. Alors la foi prend le relais, avec son cortège d’ambivalences propres à chacun. Ce sont d’ailleurs ces dernières qui doivent être au coeur de notre propos car, à notre humble connaissance, il n’existe pas de communauté humaine qui ne les met pas en scène. Le registre théâtral permet de décrire voire d’analyser l’Homme d’hier, lui permettant aujourd’hui de saisir les enjeux de demain. On trouve ainsi trace d’une véritable catharcis par le jeu chez les grecs de l’Antiquité: ce phénomène consiste à la mise en scène de ses peines afin de s’émanciper de ses défauts. Des siècles plus tard, c’est exactement la même idée qui domine les oeuvres culturelles destinées à perpétuer la mémoire des victimes de l’Histoire: la Shoah illustre parfaitement cette conception du repentir. C’est bien d’une repentance qu’il faut parler et qui est parfois refusée, souvent oubliée: l’Histoire n’est écrite que par ceux encore présents en nombre suffisants.
En conséquence, il faut se demander si nous sommes contraints de répéter incessamment les mêmes actes d’une seule pièce ravagée par les peines, ou si nous nous attelons à produire différents chefs d’oeuvre à la mesure, contestable, de l’Homme.

Rétrospectivement, on peut imaginer l’action de nos civilisations comme engluée dans des cycles identiques et permanents: naissance, apogée, chute; avec des nuances dans la douleur qui accompagne ces instants.
Cette vision cyclique est particulièrement présente dans les polythéismes: ceux-là ne contribuant alors qu’au juste cours de celle-ci. Les mythes fondateurs de ces religions aujourd’hui oubliées permettent au croyant de constater un panel varié des comportements qu’il peut rencontrer: la jalousie est surtout présente, s’enracinant dans le terreau fertile des relations entre les personnes. La terrible guerre de Troie (semble-t-il des raids à une seule ambition matérielle) aurait par exemple pour origine l’amour d’Hélène pour Paris au détriment de Ménélas, qui est en plus motivé par les dissensions divines autour d’une simple pomme. Cette explication est certes très romantique, mais elle est tout de même une excellente métaphore de la convoitise des hommes. La Guerre Froide peut ainsi s’insérer dans ce schéma: des puissances hégémoniques n’hésitent pas pendant un demi-siècle à créer des conflits périphériques pour simplement se confronter. Nul doute que d’ici quelques millénaires les bombardements nucléaires du Japon, témoignage de la force américaine contre les velleités russes, seront aussi mythiques que l’intervention de Râ en faveur de Ramsès II à Kaddesh face aux Hittites.
Ces cycles paraissent donc assez récurrents pour qu’il faille à tout prix s’en prémunir: dès lors, le meilleur argument est sans nul doute la peur. On trouve alors des parallèles effrayants entre l’actualité et le passé: la seconde Guerre du Golfe est qualifiée de croisade par quelques chrétiens illuminés, tandis que le Moyen-Orient tout entier risque de s’embraser aux cris vitupérants du djihad islamique. Que ce soit au VII° ou au XII° siècles, ces guerres saintes ont pourtant causé de terribles massacres pour chaque belligérant: la foi aveugle une nouvelle fois celui qui croit avoir appris des erreurs de ses prédécesseurs, alors que ses détracteurs y décèlent à nouveau l’odieux crime. De « der des der » il n’y a donc jamais qu’une illusion temporaire que se sont autant attachés à rompre les nationalistes de la première moitié du XX°s que les idéologistes de la seconde.
Toutefois, n’est-il pas présomptueux, pour ne pas dire cynique, de vouer l’Humanité à son implosion ? Les efforts pour endiguer ses débordements sont trop nombreux pour qu’on refuse de les notifier.

D’aucuns n’ont pas hésité à suivre FUkuyama lorsqu’il annonçait la « fin de l’Histoire », mais sa théorie ne vaut malheureusement guère plus que celle d’une Société des Nations par Kant.
Il est indnéiable que face aux recommencements perpétuels de drames, l’Homme a tenté de prendre des mesures adéquates par la force et/ou le compromis. Du pacte Briand-Kellogs en 1934 à la rencontre de Malte en 1991, on ne peut que constater la volonté permanente d’agir ensemble. L’union assagie des frères ennemies que sont la France et l’Allemagne écarte pour longtemps tout conflit militaire d’envergure en Europe de l’Ouest. Des forces de maintien de la paix appartenant à la quasi universelle Organisation des Nations-Unies sont placées en temporisation d’innombrables guerres: Liban, Congo, ex-Yougoslavie. On ne peut pas plus balayer les acquis sociaux de l’Etat-providence qui empêchent la misère, corollaire aux aventures nationales de tous types qui n’ont pas su emprunter la voie vers le succès: le projet Healthcare du président Obama est à ce titre éclairant, tant la guerre d’Irak a creusé les finances du pays au point d’en limiter sa portée.
Néanmoins, tous ces efforts ne permettent guère de dessiner autre chose qu’une inlassable répétition de vaines tentatives pour lutter contre le pire. L’intervention étatique aux Etats-Unis d’Amérique risque par exemple de se rompre face à l’intransigeance des Républicains qui ont déjà considérablement limité le New Deal de Roosevelt ou la Nouvelle Société de Johnson. À une échelle internationale, le comique d’un Elstine a cédé la place à l’ivresse d’une Chine à la croissance vertigineuse: l’Iran atomique d’Ahmedinejad est considéré par les Israéliens comme la Tchécoslovaquie de 1938, prélude à une sanglante invasion. Les efforts pacifistes peuvent en effet se retourner contre leurs auteurs et de nos jours l’avenir n’est pas plus éclairé qu’hier: alors qu’Internet est considéré par certains comme l’avènement démocratique par excellence, d’autres font de ce médium un média de contrôle. Clausewitz était d’une lucidité extrême lorsqu’il faisait de la friction entre la théorie et la pratique le nerf de la guerre: le Conseil de sécurité de l’ONU ne vaut pas plus que le mollusque stérile que fut la Société des Nations, non pas à cause de l’absence d’une possible coercition armée, mais par l’impossibilité d’employer cette dernière à cause de l’intangibilité de ses membres permanents face à un monde en constant remaniement.
Les Monsieur Veto ont été raillé depuis Louis XVI car face à des variables trop nombreuses il ne peut y avoir qu’un dilemme cornélien entre la fuite, « lâche soulagement » disait Blum de Munich, et l’affrontement, qualifié de « téméraire sacrifice » par Napoléon.

Au terme de cette brève étude, on ne peut donc qu’esquisser un triste tableau d’une Histoire dont ses protagonistes ne savent qu’interpréter les mêmes chapitres, clos par ou dans la douleur; sans jamais pouvoir en écrire de nouveaux où les remèdes seraient enfin appliqués sans faille.
En effet, l’optimisme veut que seule la pratique est défaillante tant les idées pour enfin jouer une comédie se bousculent: il serait très sincèrement plus agréable de pleurer de rire que de tristesse devant les mensonges de l’ancien Premier ministre japonais, retors conservateur dont on vient d’apprendre qu’il autorisa la présence d’armes nucléaires sur son sol alors même qu’il était élu prix Nobel de la paix pour ses initiatives supposées en matière de désarmement.