Etudier le droit
En réaction au Plaidoyer pour étudier le droit à l’école publié sur le Framablog, voici mon commentaire sur un projet qui me paraît maladroit et malvenu:
Je tiens tout d’abord à rappeler que l’ECJS (éducation civique) n’est quasiment pas suivie au lycée: soit le prof s’en fout, soit les élèves, soit les deux ; de même, l’excuse de l’emploi du temps n’est pas valable, car rattraper un autre cours à la place est d’une hypocrisie qui ravit tout le monde. Alors, avant même de s’attaquer au droit il faudrait déjà penser à faire de l’ECJS un véritable cours. Qui plus est, nos institutions sont vues en détail par toutes les classes au lycée: la V° République représente une part considérable du programme d’Histoire des terminales aussi bien pour les L et ES que pour les S.
Ensuite j’aimerai souligner que, tel qu’on nous l’enseigne actuellement à l’université, le droit est chiant. C’est en majeure partie du droit privé, afin de former maints avocats et notaires, où le débat de société n’a guère sa place: il sera plus important de citer la jurisprudence en vigueur que de réfléchir au fond d’une question. Aussi, le droit public n’est guère enseigné que comme une règle intangible que le bon fonctionnaire doit connaître sur le bout des doigts, sans se soucier des questions sous-jacentes (comme le fonctionnement de l’Etat, des collectivités territoriales, des institutions internationales…). C’est une bonne façon de faire le tri entre les très nombreux « candidats », mais certainement pas la meilleure solution pour intéresser les petits citoyens au cadre omniprésent de notre quotidien.
Et cela dure pendant toute la licence, alors imaginez donc au lycée! Nos chères têtes blondes seraient, au mieux, lobotomisées par une avalanche de textes de loi & d’une jurisprudence dont ni l’historique ni le contexte ne seraient suffisamment développés. Au pire ils en seront dégoûtés avant d’en avoir vu la vraie teneur.
Le véritable souci en France est qu’on refuse l’innovation: pousser les apprentis juristes à inventer le droit de demain, plutôt qu’à conserver un droit périmé mais sécurisant par sa « simplicité », voici la solution. Le principal problème n’est pas que le grand méchant loup capitaliste veut une armée de moutons qui ne connaissent pas les lois régissant notre société, ceux qui s’imaginent ce phantasme n’ont jamais du ouvrir un seul livre d’économie car ils auraient alors pu prendre conscience que l’autonomie individuelle en est un fondement crucial.

Néanmoins, cet l’humiliant statut de dictaphone n’est pas rejeté par tous les étudiants (et lycéens, voire citoyens tout court) car ils y n’apprécient guère la précarité. Ne pas se demander pourquoi, n’est-ce pas rassurant ? Il suffit d’appliquer le Code (de procédure) civil(e) / pénal(e) ! Combien sont capables de s’interroger sur la pertinence de tel article, de tel chapitre, ou même de notre hiérarchie juridique ? Mais surtout, combien ont envie ?
Très peu, tellement peu qu’à mon sens environ 3/4 des personnes entrant à l’université en droit (souvent par défaut d’ailleurs) n’y ont pas leur place. Alors, avant de vouloir enseigner le droit au lycée, commençons par en faire entrer le sens dans l’esprit de ceux qui sont censés l’étudier à l’heure actuelle. Instaurer un ensemble de règles qui dépasse, voire qui transcende la subjectivité de chacun, telle est bien la valeur du droit. Or cela n’est vu que superficiellement dans les cours d’introduction générale au droit, et ne suscite pas toujours autant d’interrogation qu’on le souhaiterait en droit constitutionnel. D’ailleurs, le peu d’estime qu’on réserve à ce dernier marque bien l’indifférence collective alors même que la réforme par le constituant en 2008 le place au coeur du quotidien juridique national: pourquoi les étudiants doivent-ils l’abandonner dès leur seconde année de licence alors qu’il y a bien mieux matière à réfléchir sur notre Constitution que sur nos divers Codes ?
En vérité, la réflexion plus qu’une bête application devrait demeurer au coeur des études, mais elle suppose des bases plus générales que beaucoup refusent longtemps (politiques donc, mais aussi philosophiques et historiques). C’est pourquoi il vaudrait mieux au lycée un enseignement de « culture générale » que de droit, car on tomberait inéluctablement dans le piège d’enfermer ces débats dans une prétendue théologie inutile (en fait tout ce qui est théorie, bien qu’appliquée au quotidien, rebute beaucoup de monde) et où l’on se contenterait d’imiter des cours de philosophie qui n’en ont que le nom.
La pensée se découvre mieux par sa qualité que par son exhaustivité: passer en revue tous les philosophes, plutôt que se concentrer sur la mise en oeuvre d’une réflexion autonome, est aussi ridicule que préférer voir notre corpus juridique dans son entier au lieu de se focaliser sur ce qui en est la base. Tout ça me fait énormément penser aux fameuses « classes prépas » tellement françaises: pendant des années, on subit un grave lavage de cerveau à force d’amasser des informations, sans qu’un réel travail de synthèse global soit proposé. Alors, commençons plutôt par simplifier des cours (l’exemple des maths est éloquent) afin de permettre à l’élève de faire du ménage dans sa tête et de mieux savoir ce qu’il voudrait faire et ce qu’il pourrait faire.
Mais le lobby des profs néglige l’avenir de leurs élèves: est-il normal qu’au collège il y ait plus d’heures de « technologie » (assembler deux Légos pour faire un porte-clé lumineux) que d’informatique ? Tant que ces dinosaures n’auront pas compris que c’est à l’école de s’adapter au monde moderne, et non l’inverse, toute l’Education Nationale et même l’Enseignement Supérieur péricliteront.
Qu’un politique se lève pour enfin dire ça, et je vote pour lui!






